L'héritage

Il fait encore nuit.

 

Sans doute à peine sept heures... Le cliquetis métallique de la clef dans la serrure me sort instantanément de la torpeur dans laquelle je flottais. J'entends parler, je sais déjà de quoi il s'agit, et je suis hors de la paillasse avant même que le soldat ne pénètre dans le cachot. Il fait froid, ou bien ai-je tout simplement froid. Un seau d'eau glacée ne m'aurait pas fait souffrir davantage. Comment est-ce possible? Et pourtant, si, je sais.


On m'attache les mains dans le dos. Je manque de tomber sur les pavés du sombre couloir alors que je suis violemment poussé en avant. Ce n'est pas facile de marcher en sabot sur un sol si inégal lorsque les bras sont entravés. J'essaye de réfléchir à ce qui m'attend, mais je n'y parviens pas. Sentiment d'irréalité. Beaucoup de monde, dans la cour. Et pourtant, à part quelques ordres lancés, le silence domine. Les lanternes éclairent bizarrement le grossier assemblage de pierres recouvrant le sol. C'est lugubre. Je ne suis pas le seul prisonnier, ils sont trois déjà là-bas, sur le côté.


Je ne peux pas finir comme ça. Pas moi. Il ne s'agit sans doute que d'un transfert, d'un déménagement. Je regarde l'homme attaché près duquel j'arrive. Je vois la détresse de son regard. Inutile de le questionner, celui-là ! Deux femmes accompagnées de soldats viennent de déboucher de l'autre couloir, et s'approchent de nous. Une charrette est là, achevant de détruire les illusions que je n'ai pas.
Une bonne heure se passe à regarder les autres miséreux se joindre à nous, avant de monter dans cette horrible carriole. Je grelotte maintenant. J'ai bien du mal à tenir debout sous les cahots répercutés par les pavés de la route. Un homme pleure près de moi. C'est d'ailleurs lui qui descend le premier, dès que notre tombereau s'arrête au bord de cette place, tout contre l'échafaud. Il fait jour maintenant, mais il y a du brouillard. J'entends du vacarme, et je sais que la foule se presse, malgré cette heure matinale. Je ne les vois pas, l'estrade me les masque. Tout va terriblement vite. Je vois l'homme gravir les marches, j'entends très distinctement ses sabots sur les planches, ses reniflements aussi. La populace s'anime, le couperet tombe très brutalement. Son bruit est terrifiant, tout comme le silence court et intense du peuple. Le bruit sourd qui s'ensuit est saisissant. La soudaine clameur me fait deviner la scène: le boureau leur présente l'objet ruisselant de sang, et désormais sans voix...


A mon tour de gravir l'escalier de bois sous les hurlements d'une foule encore dérobée à mes yeux. C'est seulement au moment où je pose les pieds sur la scène que je les vois. Je suis atterré par les cris de haine lancés à mon encontre, car je suis bien le héros de la scène, le doute n'est pas permis. Appuyant fortement sur mon épaule droite, le bourreau me force à m'agenouiller au pied de la machine. Je n'ai pas le temps de réfléchir. Je sens la tranche boisée et lisse du demi-cercle inférieur, je sursaute malgré moi sous le bruit de la chute...
...de la demi-tranche supérieure, enserrant mon cou. Des frissons envahissent la totalité de mon être, j'ai bien cru ma dernière heure arrivée. Je suis sourd, je n'entends plus les gens, je suis seul avec cette lame suspendue au-dessus de ma tête; j'entends un déclic...

 

Trempé de sueur, des pieds à la tête. Il fait nuit noire. Je m'asseois brusquement. Mes sens reprennent vie doucement. Je n'ai pas mal; je touche ma tête, elle est bien là. Silence total. Non, j'entends un léger souffle: je prends conscience de la présence de mon jeune frère. Il dort paisiblement près de moi. Pour la première fois de ma vie, je suis heureux qu'il soit là. Mon bonheur est immense. Je vis.

 

Et pourtant... J'ai bel et bien été guillotiné ! Comment peut-il en être autrement, après ce que je viens de... re...vivre ? Une vie antérieure ? Non, je ne parviens pas à le croire !

D'autres rêves m'ont été révélés par la suite, chargés de détails que je n'aurais pu inventer. Pour qu'enfin je finisse par comprendre. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Presque... Car il s'agit tout simplement de mes ancêtres, et ce sont eux qui ont vécu ces événements ! Ils m'ont transmis le récit de leurs vies par l'intermédiaire de mes gênes, et je sais désormais les lire !

 

C'est en leur hommage que je vais vous ouvrir leurs archives . Prochainement.

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