F2011_078

Jour 078 - Mercredi 21 septembre 2011 - 57 km - 373 photos (5.963 km - 17.047 photos)
De Verdun à Vauquois (Meuse)

J'ai certainement beaucoup mieux dormi que ceux qui ont couché ici voici bientôt 100 ans.... Pas un bruit, une nuit bien tranquille. Il est à peine 9 heures lorsque j'entame cette 78ème journée du deuxième voyage 2011.

Verdun. Je n'imaginais absolument pas voir ça à Verdun ! Quelle surprise agréable.

Le souvenir est ici partout présent. Il manque la couleur, ici ! Ils feraient vraiment bien de peindre les uniformes !

La Meuse, vue vers le sud.

La Porte-Tour Chaussée, "Elevée à partir de 1380 par le riche drapier et amateur de beaux bâtiments, Jean Wautrec.... ". Il y a énormément de belles choses à visiter à Verdun, en dehors des vestiges de la Première Guerre Mondiale, mais je suis venu pour ces derniers...

Près de l'Office de Tourisme.

Je quitte la ville et me dirige vers Douaumont. Arrêt au bas du Bois Gravier près du ravin du Pied du Gravier et de la Fontaine du Roi de Prusse.

Sous le Bois Gravier.

Je repars sur la D913B. le long de la route se trouvent des batteries et magasins à munitions.

En fort mauvais état.

Et avec une documentation bien misérable, en état de décrépitude avancée.

Le terrain autour des batteries....

Une petite route conduit à l'ouvrage de Froideterre.

Extrait du lien présenté plus haut : "en juin 1916, l’ouvrage résiste à l’énorme déluge de feu qui est envoyé par l’ennemi avant un assaut où les allemands réussiront à pénétrer dans la cour.  Ils seront refoulés par une tourelle de mitrailleuses qui miraculeusement a réussi à être dégagée de la terre qui la recouvrait.".

On peut encore lire "....terre" de Froideterre. L'ouvrage.

Le bombardement inouï qui accompagne les offensives devant Verdun bouleverse non seulement les superstructures des ouvrages et leurs accès, mais broie sans répit leurs communications avec l'arrière. Le boyau de liaison, étroit, encombré de débris et de cadavres, remplace le chemin et ses charrois. Face à l'abri des Quatre Cheminées, le ravin des Vignes, nouvelle artère pour un front qui engloutit en démesure hommes et matériels, est sillonné de ces communications précaires, que l'artillerie prend pour cible lors des relèves nocturnes. Pour entretenir le lien fragile entre les premières lignes et les abris, il faut envoyer des agents de liaison, les "coureurs" lancés au milieu des bombardements, face aux tirs de barrage que bien peu parviennent à franchir. Il faut enfin citer le recours aux fusées éclairantes, destinées à renseigner l'artillerie et à demander son action, en priant que dans la terrible mêlée son tir épargne les siens.

On peut aisément monter au-dessus de l'ouvrage, permettant d'avoir une vue de l'environnement. Terrifiant !

Tourelle de mitrailleuses.

Allez lire cette intéressante discussion, précisément sur cet endroit et le mur à gauche.

Le nombre d'obus qui a explosé sur cette petite portion de terrain doit vraisemblablement dépasser l'imagination !

Je reprends la voiture. Un peu plus loin, un dépôt de mutions, situé juste avant l'Abri des Quatre Cheminées.

Que je ne suis pas allé visiter.

L'ossuaire de Douaumont est une nécropole nationale située sur le territoire de la commune française de Douaumont, en Lorraine. Le monument fut créé après la bataille de Verdun. Il abrite un cloître long de près de 137 mètres avec des tombeaux pour environ 130 000 soldats inconnus, allemands et français, indéfectiblement entremêlés. En face de l'ossuaire se trouve un immense cimetière composé de plus de 16 000 tombes de soldats français.

Tout autour de l'immense bâtiment sont gravés des noms de ville dont étaient originaires ceux qui sont morts ici.

Ici aussi....

Les marchands sont également ici....

L'interdiction de photographier m'est très pénible. Pas de chance, c'est fermé pendant la pause !

22 septembre 1984 : François Mitterrand et Helmut Kohl y rendent ensemble hommage aux combattants tombés pendant la Première Guerre mondiale.

Face à l'ossuaire. Au loin, les "côtes", les bois, les forts. Le terrifiant champ de bataille.

La bataille de Verdun, 21 février 1916 - décembre 1916, a constitué 300 jours et 300 nuits de combats acharnés et effroyables, où environ 300 000 soldats français et allemands ont été portés disparus.

La bataille de Verdun fut une bataille de la Première Guerre mondiale qui eut lieu du 21 février au 19 décembre 1916 près de Verdun en France, opposant les armées françaises et allemandes. Conçue par le général von Falkenhayn, chef suprême de l'armée Allemande, comme une bataille d'attrition pour « saigner à blanc l'armée française » sous un déluge d'obus dans un rapport de pertes de un pour deux, elle se révélera en fait presque aussi coûteuse pour l'attaquant : elle fit plus de 300 000 morts (163 000 soldats français et 143 000 allemands) et se termina par un retour à la situation antérieure. Parallèlement, de juillet à novembre, l'armée britannique sera engagée dans la bataille de la Somme, tout aussi sanglante pour des résultats également mineurs.

Alors que, côté allemand, ce sont pour l'essentiel les mêmes corps d'armée qui livreront toute la bataille, l'armée française fera passer à Verdun, par rotation, 70% de ses Poilus, ce qui contribua à l'importance symbolique de cette bataille et à la renommée du général Pétain qui commanda la première partie de la bataille.

La tour de l'ossuaire de Douaumont est en rénovation.

C'est l'œuvre des architectes Léon Azéma, Max Edrei et Jacques Hardy.

La tour (Tour des Morts), haute de 46 mètres, offre à son sommet une vue panoramique sur les champs de batailles avec une table d'orientation. Toujours à son sommet, le bourdon de la Victoire résonne aux cérémonies importantes et le phare, lanterne des morts, rayonne sur le champ de bataille et porte jusqu'à l'horizon le souvenir des événements douloureux. Le bâtiment de l'ossuaire de Douaumont représente pour certains une épée enfoncée en terre jusqu'à la garde, dont seule émerge la poignée servant de lanterne, pour d'autres un obus. Une carte présentant une maquette du projet pour lever des fonds par souscription pour sa construction décrit le bâtiment comme suit : « La ligne droite du bâtiment voulue par les architectes et couronnant le grand Cimetière national de 20 000 tombes et plus de Héros identifiés, symbolise la Digue que les héroïques Défenseurs de Verdun ont opposée avec leurs poitrines à l'avance de l'ennemi. ».

En contrebas de l'ossuaire, le « Cimetière national », qui s'étend sur 144 380 m², contient 16 142 tombes de soldats français identifiés, dont 592 tombes de soldats musulmans, orientées vers la Mecque. Le général Anselin, tué le 24 octobre 1916, occupe au centre l'emplacement souhaité par le maréchal Pétain.

De loin, je n'en étais pas certain. J'en ai eu la confirmation en m'approchant. Les croix, de très mauvaise qualité (j'ai déjà évoqué mon sentiment à ce sujet), sont devenues anonymes ! En effet, les plaques d'idendité des hommes tués ont été enlevées, très certainement pour rénovation. Je dois dire que je suis très attristé de la façon dont le travail s'accomplit. Les responsables auraient pu réfléchir à un plan de changement "au fur et à mesure", au lieu de tout retirer d'un seul coup. Leur pays ne leur a pas encore fait assez de mal (aux soldats), ils doivent désormais subir des violences après la tuerie, comme si ça ne suffisait pas... Pour être bref, les décideurs peuvent invoquer ce qu'ils veulent pour s'expliquer, je leur répondrai : "quand on veut, on peut".

Pour leur part, quand on les a envoyés se jeter à l'assaut des tranchées adverses, ils y sont bien allés, alors on pourrait faire l'effort de leur offrir de belles croix (celles-ci font par trop "pitié"), et de faire en sorte que leurs noms et prénoms (c'est un minimum; je préfèrerais que leurs dates et lieux de naissance, au minimum, y soient ajoutés) y demeurent parfaitement lisibles, et sans discontinuité !

J'irais même beaucoup plus loin dans le devoir de mémoire dû à ces hommes. Il ne s'agit pas seulement d'oeuvre de remerciement -si petit travail en contrepartie de la vie qu'ils ont perdue-, mais en même temps d'oeuvre de souvenir et de réflexion pour les générations actuelles et futures. A l'époque de l'incroyable outil Internet, ces vies fauchées pourraient au moins virtuellement renaître. Nous pourrions exiger de notre Etat qu'il mette la totalité de ses archives -et de LEURS archives- détenues dans les arcanes des administrations militaires et civiles à notre entière disposition, qu'il transcrive la totalité des archives des unités de combat ayant participé à cette guerre -et aux autres !-, des fiches matricules, de tous les documents existants, qu'ils soient tous répertoriés, classés, numérisés, retranscrits, et mis à la disposition totale et gratuite de tous, afin que NOUS puissions écrire LEUR histoire individuelle, et par là même, en quelque sorte, leur redonner un peu la vie, une vie sans doute virtuelle, mais malgré tout une renaissance !

Parce que ça, c'est vraiment trop facile ! Que ce soit, au moins, absolument irréprochable !

N'oublions pas une chose : notre Etat a su trouver les milliards pour la faire, cette guerre.
Il peut trouver les centimes nécessaires à son "mea culpa".

Et bien réfléchir à ce à quoi on s'engage quand on signe une déclaration de guerre !

Et mettre toute sa fougue dans la diplomatie plutôt que dans le matériel de mort ! Ce sera TOUJOURS moins coûteux pour nous !

La France à "ses enfants".

Pas très généreuse, la France, je trouve. Un de nos généraux, Joffre, disait en 1915 "je les grignote..." en parlant des allemands et comme pour se justifier des énormes saignées humaines faites dans nos rangs. Pour ma part, et presque 100 ans après, je dirais bien qu'il serait quand même temps de ramasser "les miettes" de ces grignotages, non ?

Et "ramasser les miettes" passe par un énorme "libérez nos archives". Mesure peu coûteuse en "argent", mais action de repentir de la France envers ses propres habitants, "ses propres enfants". Car, oui, nos députés savent désigner les génocides d'autrui -la Turquie tout récemment- et ne font même pas l'acte de contrition de leurs propres actes. En donnant à tous l'accès à la vie de ces êtres humains qui n'avaient rien fait de mal, mais qui n'en furent pas moins condamnés à mort, on apporterait des ressources utiles à la paix.

Pour ma part, en revoyant ces images, j'ai beaucoup repensé à mes grand-pères, qui ont payé, dans leur chair, - tout comme les vôtres. Je n'ai pas pris le temps de tout "fouiller", car en dehors de mes grand-pères directs, il y avait aussi leurs frères, oncles et cousins que je pourrais également rechercher, et pour lesquels je pourrais peut-être retrouver une partie de leur parcours, et les faire ainsi "renaître" à la vie. Mes deux grand-pères en sont revenus. J'ai, depuis lors, retrouvé la trace de mon grand-oncle Pierre Morit qui y est resté, le 24 décembre 1916 dans les tranchées de Bezonvaux, là tout près. Il repose d'ailleurs ici-même, quelque part sur ce terrain, Nécropole Nationale de Douaumont, dans la tombe collective n° 10474. Je ne le savais pas lors de mon passage.

J'ai donc décidé de bosser un peu, pour eux, mais aussi pour moi-même, mais aussi pour vous. Une semaine de travail, intensif certes, mais si peu de chose en regard de ce qu'ils ont fait, eux ! J'ai mis en ligne le résultat de ce travail. Je le complèterai peut-être, car je n'ai pas encore terminé. Néanmoins, ce qui est fait est fait. Ce sera mon petit témoignage. D'autres l'ont fait, bien mieux que moi. Je peux citer ceux trouvés au fil de mes propres recherches, ici, et , et encore , , sans oublier les sites de l'Etat, qui commence enfin à ouvrir les archives, ici et encore ici. Ces quelques liens ne sont que quelques liens.... Il y en a des dizaines et des dizaines, à vous de chercher un peu, mais parmi tant d'autres, celui-ci est un must !

Le mien, mon humble témoignage, se trouve ici. Témoignage de ce que les guerres apportent comme souffrance, preuve de ce que les hommes s'infligent, conséquence des décisions prises par ceux qui nous gouvernent (diplomatie entre les peuples et les Etats, recherche totale et absolue de solutions pacifiques au lieu de signer des déclarations de guerre), etc. Non pas pour le fameux "plus jamais ça", tellement inutile parce qu'entendu déjà des milliers de fois sans que ça ne change quoi que ce soit.... Je préfère la formule vue sur le mémorial des juifs à Berlin (à voir ici):

"C'est arrivé.
Et, par conséquent, ça peut se reproduire.
Là se situe le noyau dur de ce que nous avons à dire
".

Je pense qu'il faut témoigner, et Internet ouvre la possibilité d'atteindre pour la première fois dans l'humanité tous les occupants de notre "gentille" planète.

Si les photos de ce qu'un de mes grand-pères a subi peuvent arrêter les velléités d'un jeune -ou moins jeune- avide de guerre, ce sera déjà un succès.
Si ces photos peuvent faire réfléchir un député avant qu'il ne s'engage dans un processus pouvant entraîner une guerre, ce sera aussi un succès.

Il faut toujours discuter, rechercher des compromis, faire des concessions.

L'histoire nous apprend que ça fait toujours moins mal.


Allez, je reprends mon bâton de pèlerin. Pas pour aller bien loin, juste à quelques centaines de mètres....

Après la guerre de 1870 qui a vu la perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, un plan de défense de la frontière est établi par le général Raymond Adolphe Séré de Rivières qui fait construire 38 forts et ouvrages sur un périmètre de 40 kilomètres autour de la ville de Verdun. Parmi eux, le fort de Douaumont est l'ouvrage le plus grand, mais non le plus puissant comme l'affirment certaines cartes postales de propagande. Sa construction commence dès 1885 et se termine fin 1913. Il devient par sa place dans le dispositif, un fort important de la région verdunoise en 1914.

L'état actuel du fort, et du site, ne permet pas de comprendre ce que les hommes ont subi sur ce terrain !

Par contre, cette vue aérienne prise d'un avion pendant les combats en donne une meilleure idée !

Je contourne les restes des fortifications, en partie restaurées.

Pour accéder sur la partie haute de l'ouvrage.

Bien sûr, le sol est "truffé" d'excavations produites par les dizaines de milliers d'obus tombés ici.

La Tourelle Galopin, abritant un canon de 155 mm.

Tourelle d'observatoire fixe.

Traces d'impacts sur la tourelle. Peu d'hommes ont survécu à de tels impacts, déchirant les chairs, brisant les os !

Toujours ce manque de lisibilité des textes gravés, que je ne m'explique pas. Un peu de peinture, que diable, que nous puissions lire !

La petite plaque, à gauche, fait état d'un dramatique événement survenu dans la forteresse au cours de la nuit du 7 au 8 mai 1916. Le fort était alors occupé par les allemands. Un dépôt de munitions a explosé, tuant 679 soldats allemands d'un seul coup ! Pouvons-nous encore imaginer l'ampleur de ces catastrophes ? Ce même jour, sur l'ensemble du front, mourraient sans aucun doute plusieurs centaines d'hommes...

Douaumont coûta, d'après le général Pétain, 100 000 morts à la France, et aura été pris et repris sans combat.

Comprenons-nous réellement la mesure d'un tel chiffre ?

Je vais ensuite à Douaumont. Le village qui a donné son nom au fort. C'est tout près, mais il faut repasser par la nécropole.
En y allant, je longe des vestiges de tranchées.

Je pense qu'il est difficile de se faire une idée de la réalité. Les arbres avaient disparu depuis longtemps, il n'en demeurait que quelques moignons calcinés et noircis. Le terrain devait être partout totalement bouleversé, et encombré de débris divers, fer tordu, armes brisées, corps déchiquetés et abandonnés, voyageant sur le terrain au gré des bombes...

Les tranchées de Verdun....

Arrivée au coeur du village.....

Dans la rue principale.... Chaque borne représente l'emplacement d'une maison, et le nom de famille de ses habitants !

Une autre rue du village.

Etonnant, non ?

......

14 heures. J'ai faim. Il y a un restaurant à Thiaumont, tout près de l'ossuaire. Je rentre dans la salle : il y a du monde autour des tables, la salle est presque pleine malgré l'heure tardive, les employés courrent... Les prix sont élevés; l'emplacement commercial est exceptionnel. Je prends un sandwich et ressors aussitôt, désireux de me retrouver seul dans Mygoo. Il pleut, et cela sied bien à l'endroit ! Puis je reprends la D913 qui longe le "Ravin de la Mort", au nom si évocateur. Mais sans m'y arrêter.

Pour arriver au village de Bras-sur-Meuse, et à sa nécropole. La pluie a cessé. Dans cette grande nécropole ont été regroupés les cimetières militaires de Vacherauville, Louvemont, Samogneux, Mouilly, Rupt en Woèvre et Beaumont. Il y a 4.386 corps de 1914-1918 dont 254 musulmans et 23 israélites. Il faut ajouter 2.000 corps, environ, en ossuaires et 151 tombes de combattants de 1939-1945.

Charny-sur-Meuse.

Sur la D38, juste à la sortie de Charny-sur-Meuse, en direction de Marre.

Au loin, Vacherauville.

Au loin, le cimetière national de Chattancourt, accessible par une piste.

Sur la route du "Mort-Homme" (D38b). Au loin, le Petit Bois de Cumières.

Le Mort HOMME en 1916

(raconté par André JOUBERT)
L'enlèvement de la hauteur par les Allemands.

Il convient tout de suite de mettre les choses au point. Les communiqués officiels de mars et d'avril 1916, publiés par le Grand Quartier Général, n'ont pas dit souvent la vérité et l'on a un reflet plus exact des événements de cette période dans la région du Mort-Homme en lisant les communiqués allemands. N'ergotons pas. Il était peut-être utile à cette époque de dissimuler au peuple la gravité des faits pour éviter une démoralisation qui, à s'étendre, eût pu entraîner une catastrophe. Aujourd'hui, on peut dire la vérité. Je souligne ce détail pour éviter toute surprise au lecteur des lignes qui suivent, car le récit que j'entreprends ne correspond en rien à ce que l'opinion a connu des tragiques événements du Mort-Homme.

Ils n'étaient pas des néophytes du front, les hommes qui, après l'attaque imprévue du 21 février, venaient à Verdun.

Ils avaient connu toutes les misères, couru tous les dangers. Ils ne connaissaient plus la peur. Ils allaient indifférents, stoïques, inconscients, comme dans un rêve... Ils étaient accoutumés. Ils étaient les survivants des meurtriers combats de l'Argonne et de l'offensive manquée de Champagne.

Mais quand, à un détour de la route encaissée, dans la nuit profonde, ils purent voir plus loin que le talus, plus loin que la forêt, le spectacle indescriptible qui s'offrit les fit arrêter d'horreur. Ils étaient au centre d'une circonférence de feu, ininterrompue, circonférence d'astres éphémères où l'or se mêlait aux émeraudes et aux rubis, comme un collier précieux qui les eût enserrés.

Droit devant eux, c'était le Mort-Homme et la cote 304; à droite, les Hauts-de-Meuse; à gauche, Avocourt et son réduit imprenable ; en arrière, les avancées de la Woëvre.

Inoubliable coup d'œil qu'une plume ne saurait rendre : il faudrait la palette riche d'un Goya ou d'un Vélasquez. C'est devant de tels tableaux que l'homme constate la vanité de son effort, l'impuissance de sa rage, le vide de son cerveau, le néant des sociétés, l'imbécillité des nations, le mensonge de la science, la vérité éternelle de l'art, la beauté des songes, la sagesse des poèmes d'amour...

 

Sentier de Cumières et du Mort-Homme

Sentier de découverte.

'Ils n'ont pas passé"....

1916-1984 : "par-dessus les tombes, l'amitié franco-allemande".

Aux morts de la 40ème D.I. (Division d'Infanterie).

Retour vers Chattancourt.

Sur la D38, peu après Esnes-en-Argonne.

Au même endroit.

Juste après, en pleine campagne, la Nécropole Nationale d'Esnes-Malancourt.

33.985 m2 - 6661 Français dont 3000 en ossuaire - Création 1ère Guerre Mondiale, Bataille de Verdun -
Regroupement des corps exhumés du cimetière militaire de la rive gauche de la Meuse

Entrons.

La grande ligne droite de la D38 entre la nécropole et Avocourt.

Au coeur d'Avocourt. Je prends à gauche vers la butte de Vauquois.

Vauquois. Une mairie imposante pour une population de ... 25 habitants en 2010 !

Vauquois est un petit village du département de la Meuse, situé à 35 kilomètres au nord-ouest de Verdun. Il est dominé par une butte haute de 290 mètres et sur laquelle avant la Première Guerre mondiale, se trouvait le village. Le village était construit sur la butte du même nom ce qui en faisait un lieu stratégique pour les armées en présence. En effet, dominant la plaine du haut de ses 290 m, cette position permettait d'avoir une vue imprenable sur les voies de communications de Verdun et Sainte-Menehould et permettait de diriger les tirs d'artillerie contres les positions ennemies. Haut-lieu de la guerre dite des mines durant laquelle chaque adversaire creusait de profondes galeries (mines) et y enfouissait des tonnes d'explosifs afin de causer d'importants dégâts en surface avant de lancer un assaut. Terrible affrontement où la peur de sauter était constamment à l'esprit des combattants. Les profonds cratères encore visibles témoignent de la violence des combats et forment une profonde tranchée au sommet de la butte. La ligne de front fut percée par les Américains lors d'une offensive de grande envergure en 1918. Le futur président américain Harry Truman ou le futur général Patton combattirent dans le secteur. Il ne reste plus aucune trace de l'ancien village. Bien que classé en zone rouge, du fait des munitions et cadavres dispersées sur et dans la butte, les habitants se réinstallèrent au pied de celle-ci où fut construit le village actuel.

J'ai envie de marcher, de monter la butte à pied.

Crapouillot.

A.− Petit mortier de tranchée utilisé pendant la Première Guerre mondiale. Nous voyons la grosse artillerie en réserve, les bombardes et les crapouillots (Claudel, Poète regarde Croix,1938, p. 188).

Je ne peux pas résister à vous transcrire quelques lignes du livre "Nous autres à Vauquois" d'André Pézard.

23 mai 1916. "...ça y est, on va avoir séance, c'est le crapuillotage qui commence". Nos braves bombardiers, tout à côté de ma cave, ont déjà riposté. Hirsutes, luisants de sueur, les chemises béantes, ils sautent autour des petits mortiers, se flanquent par terre dans les coins et lâchent leurs bordées en tempête. Les Boches visent nos parages, où deux postes de bombardiers marquent le croisement du boyau et de l'ancienne tranchée allemande.
...
Le désert, en une minute, s'est furieusement tourmenté; la terre blanche se convulse, l'air torride craque et s'effondre en tintamarre. Des fusées jaunâtres se tordent et se traînent dans les nuages de poussière farineuse.... Des pluies de cailloux et de gravois nous flagellent; une âcre odeur nous dessèche les narines; nos mâchoires broient en grinçant le sable que nous dévorons de force; nos tempes éclatent sous le martellement des détonations... Il n'y a rien à faire pour nous.

Au bout de soixante minutes, le fracas ralentit. Des explosions retardataires brutalisent encore, rageuses, la Butte épuisée. Déjà on m'apporte les noms des blessés, et le fourrier les inscrit en petites colonnes.

...

A peine l'air cesse-t-il d'être battu et déchiré, que la pestilence aride des morts s'y épanche derechef comme une mer étale. La paix puante de Vauquois s'écrase et brûle.

...

Perdue parmi les pierrailles, une vieille jambe traîne, toute brune.

 

J'attaque la longue côté. Tout est si calme aujourd'hui.

Des marches en bois facilitent la montée, dure, longue.

Jessaye d'imaginer les hommes grimpant ici, avec tout leur bardas sur le dos, dans la boue, ou sous la chaleur écrasante du soleil.

Et sans doute, presque toujours, sous la mitraille !

Une description dans le livre de Pézat :

"Toute la crête, et les hautes pentes, broyées par les obus, mille fois pillées par les crapouillots, poudroient au soleil, rases, ternes, desséchées."

Ou encore :

"Le boyau monte, incrusté dans la chaussée du Chemin Creux... Les cailloux dégringolent et nous tordent les chevilles par saccades. En une minute, la sueur molle nous glisse au long des flancs. Une bouffée de vibrations : notre passage fait jaillir et bourdonner un essaim de mouches, qui fouette l'air, aussi roide qu'une volée de sablons, aussi dru que la gerbe d'une lance d'arrosage, aussi ardent qu'un pétillement d'étincelles. Couleur de feu, couleur de terre, couleur d'acier, couleur de chair pourrie, les sales bêtes tourbillonnent. Parmi ce vertige, au-dessus d'une feuillée qui dégorge ses excréments liquéfiés et son urine épaisse jusque dans le boyau, le soleil fait bouillonner des odeurs de colle forte et d'ammoniaque; un parfum d'iode ou de moutarde s'y mêle, ou encore le parfum des immortelles noircies dans les cimetières : cela vient des traînées blanches du chlorure de chaux. Et sans se lasser, le ronflement des mouches froisse l'air en effervescence, et s'aiguise, et se pulvérise en un grésillement enragé. Le nuage d'insectes, trompes et dards, semble écumer, griller et frire à la rude chaleur des pierres calcinées. Nous passons vivement. Une balle pète, brusque, au-dessus du boyau, comme une boiserie craque, en plein midi.".

 

J'arrive essouflé au sommet de la butte. Je ne porte que mon appareil photo. Ni sac ni fusil.
Il n'y a pas de mouche.

Ni aucun coup de feu.

C'est, au contraire, le silence qui m'entoure.

Ils dorment, tous.

Parvenu au sommet, c'est... le choc ! Le choc de voir cette immense trouée, toujours visible près de cent années après cette bataille. À l'endroit où se trouvait le village, une profonde tranchée, créée par les cratères de mine, coupe le sommet de la butte.

Pouvons-nous seulement imaginer qu'un village se trouvait ici ?

Avec la "Guerre des Mines", Vauquois se démarque des autres batailles du front. Héritée du moyen âge, cette "nouvelle" technique pour l'époque, s'inscrit dans un contexte de guerre statique particulièrement ravageur.

Le résultat est terrifiant !

Je n'ai croisé qu'un couple de visiteurs. Regardez leur taille par rapport à celle des entonnoirs (en haut à gauche, en rouge).

Le chemin donne une idée des pentes. Une rambarde assure une certaine protection, car y tomber pourrait se révéler dangereux.

Au loin, l'horizon donne une idée de l'importance stratégique de la butte.

Une association entretient et restaure. Merci à eux pour ce qu'ils font. Ici, une tranchée allemande.

Première ligne allemande.

Ce trou, c'est ce qui reste de l'explosion d'une mine allemande du 14 ami 1916.

60 tonnes d'explosif.

108 morts du 46ème R.I. (Régiment d'Infanterie).

 

Avril 1915 marque le début de la guerre des mines, avec un avantage initial aux Français. D'étroites galeries sont creusées sous les lignes ennemies et remplies de caisses d'explosifs. Le temps passant, on creuse toujours plus profond dans le sous-sol de la butte, de la gaize, une roche siliceuse formée de débris fossilisés. En avril 1916, une première grosse mine allemande explose à l'est de la butte tuant 11 soldats français. Les Français répliquent le 23 mars en faisant exploser sous la position fortifiée allemande de l'église, 12 tonnes d'explosifs tuant 30 hommes. Le 14 mai les Allemands font exploser à l'ouest une mine contenant 60 tonnes d'explosifs détruisant et ensevelissant une partie de la 1re et 2e lignes françaises et 108 soldats. L'explosion sera ressentie à plusieurs kilomètres à la ronde et creusera un cratère de plus de 25 mètres de profondeur et 100 mètres de large. Cela sera la plus puissante explosion de cette bataille. Les mois suivants verront l'explosion d'autres mines mais de moindre ampleur. Dans chaque camp, on surveille le travail de sape de l'adversaire, des contre-mines ou camouflets sont creusés. Les accidents sont aussi nombreux lors du percement des galeries dans une butte fragilisée par les nombreuses mines et explosions ou lors du transport des explosifs dans ces boyaux étroits.

Première ligne française.

Le 6 juin 1915, une équipe de brigade de sapeurs-pompiers de Paris, formant la compagnie « engins spéciaux » 22/6 du 1er régiment du génie2du camp de Satory, venus en renfort avec un matériel d'un usage nouveau, les appareils Schilt, mais d'une efficacité impressionnante, projette au moyen, de lances sur les lignes allemandes environ 3000 l d'un mélange d'un liquide composé de 30% de pétrole et 70 % d'huile légère de houille contenu dans des récipients sous pression, mélange enflammé au moyen de grenades incendiaires. Cette émission de liquide enflammé avait pour but d'aider à prononcer une attaque à hauteur des vestiges de l'église du village. L'effet de souffle produit par l'explosion d'un dépôt de munitions allemand, touché par ce mélange, rabat le liquide enflammé sur les lignes françaises. les victimes se comptent parmi les sapeurs pompiers et les hommes du 3e bataillon du 31e RI, présents dans les tranchées3. Par manque d'expérience, à cause d'un vent contraire et d'une cible plus élevée, cela fut un échec4, une vingtaine d'entre-eux moururent brulés, victimes de leur propre matériel. Le drapeau des sapeurs pompiers de Paris porte l'inscription Vauquois.

 

Ci-dessous la description qu'en fait André Pézard.

L'incendie a été parfait. Les sacs à terre, les gabions, les claies, les planches et les piquets, et les guetteurs boches aussi, ont grillé à merveille.

Profit tactique : néant.

Voici; à l'heure fixée par quelqu'un de très haut placé, les pompes crachent, les lacs de flammes débordent, les Boches décampent, l'église est entourée de feu. Le bataillon d'assaut s'élance pour occuper les tranchées. Le vent du nord-est rabat les flammes, nos soldats se font brûler. Les pompiers s'affolent, lâchent leurs lances, les tuyaux continuent à vomir le feu n'importe où, chez nous, sur nous, ils crèvent dans les boyaux, enflamment les réservoirs, qui explosent, les hommes bondissent comme des fous furieux, rôtis, aveuglés, asphyxiés.

On a foutu le camp. Ceux qui ont pu.

Mais ils étaient partis à l'heure qu'on leur avait fixée.

....

Nous remontons en ligne ce soir...

Le vin rouge a coupé bien des jambes et vidé bien des têtes. Les faces ruissellent et les yeux clignent au soleil.

 

Aux combattants et aux morts de Vauquois.

 

Extrait du livre d'André Pézat.

5 avril 1915.

... la pluie filtrait des toits et pénétrait les capotes. A deux heures du matin, on a réveillé les malheureux qui se gelaient et somnolaient péniblement depuis minuit environ. Ils sont remontés,l'attaque aura lieu aujourd'hui..... Baïonnette au canon, nous nous enlisons de plus en plus dans notre tranchée, sans rien voir. Un blessé passe, courbé en deux, la main en avant; un jet mince de sang noir pisse doucement de son doigt coupé : "où est le poste de secours, les gars?". Nous l'ignorons. "Descends le boyau, vieux, c'est en bas". Quelques minutes après, d'autres hommes, de la 10è, descendent encore, en bande. Il y a des tués. Les crapouillots accablent la première ligne devant l'église. "C'est bien le boyau du poste de secours, par ici ?". ... On ne voit rien. Brouillard qui noie la plaine et les tranchées. Des blessés passent, sans fusil, plus malheureux de la pluie que de leur blessure. "C'est en bas, le poste de secours ?". "Va toujours, gars, t'as qu'à ndescendre. Planque-toi au tournant, aux gabions !".....

6 avril 1915.

... "Dîtes donc, les copains, faut se lever, on attaque dans vingt minutes !". Et les pauvres poilus se tirent de leur boue et de leur somnolence, raidis et lents, fiévreux, abrutis, muets. Ils tâtonnent, ils attrapent leurs fusils, rugueux de gravier et de rouille amalgamés. Engoncés dans leurs peaux de moutons bourrues et leurs passe-montagnes, ils se plantent lourdement sur leurs pattes gonflées. Ils se frottent les yeux, ils se grattent le cou, les aisselles et les reins. Ils n'ont pas un seul pas à faire : ils sont prêts."....

7 avril 1915

A trois heures, au tournant des gabions relevés tant bien que mal cette nuit, deux hommes passent. Le premier file dans le boyau. Le second est frappé d'une balle. Il crie. Un autre, le petit Fine, arrive à quatre pattes, pour le panser. Il est tué et demeure accroupi sur son camarade. Ils sont restés là tout l'après-midi, sous la pluie, dans la boue. Et quant un homme arrivait aux gabions hérissés et hargneux devant le boyau arrasé, il s'arrêtait, comprenait, et faisait demi-tour. Nous savions cela. Nous sommes restés dans nos cabanes. On a attendu la nuit pour aller chercher le mort et le mourant.

 

Comment rester insensible devant tant de souffrance ? Et dire que ce ne sont que de minuscules extraits d'un livre parmi seulement quelques dizaines de livres écrits par les acteurs de ce drame, tous ces témoignages ne représentant à eux tous que d'infimes fractions parmi tous les lieux et tous les jours de cette incroyable souffrance des soldats. Des centaines de milliers de nos ancêtres n'ont rien écrit, n'ont rien dit, sont morts dans leur trou. Ceux qui sont morts dans leur lit ont fait des milliers de cauchemars et ont continué à hurler pendant des années, la nuit, pendant leur demi-sommeil....


Je suis redescendu et j'ai repris la voiture pour aller jusqu'au parking. C'est là que j'ai photographié ces wagons.

Retour au nouveau village de Vauquois.

Où j'ai passé la nuit.

Sur la stèle, on peut lire :

D'ici, le 28/02/1915, le 46 R.I. s'est élancé vers Vauquois.
Gloire à nos Héros.


 

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