Grand-Père

Grand-Père


Une photo prise sans aucun doute dans les années 1965-1975. C'est comme ça que je l'ai connu, et c'est donc le souvenir que j'ai de lui.

J'ai l'immense regret de ne pas l'avoir assez questionné, de ne pas avoir suffisamment insisté. J'étais pourtant très intéressé, mais il m'intimidait aussi. Il était assez silencieux.

Son loisir préféré était la pêche, et je dois dire que j'y suis souvent allé avec lui. Nous y allions en vélo, dans le marais du Fenouiller, au bord de la Vie ou du Ligneron, sur les prés salés. C'était une pêche très tranquille. Cannes en bambou qu'il faisait lui-même. Installation très technique sur le vélo pour les transporter. Je savais monter les hameçons. Les appâts étaient toujours les mêmes : des vers de terre que nous prenions dans le fumier avant de partir, toujours de très beaux spécimens. Je le revois très bien, en sabots, enfoncer la fourche dans le fumier, et mettre le tas sur le côté. C'est moi qui tirais les vers que l'on trouvait par dizaines; il ne fallait pas longtemps pour prendre la quantité désirée. Bien sûr, il m'a appris toutes les façons de les "enfiler" sur les hameçons. Nous ne revenions jamais bredouilles, bien que je ne fus jamais un grand pêcheur. La majorité de nos prises étaient constituées d'anguilles. Nous pêchions côté eau douce, mon grand-père n'aimant pas trop pêcher en eau salée. En effet, nous avions le choix, le petit barrage séparant les deux eaux était juste à côté. Nous avons assez souvent pêché des plies aussi, les eaux étant sans doute souvent saumâtres aux alentours des portes du petit barrage. Il m'a appris les noms de beaucoup de plantes du marais. Et des tas d'autres choses. Je m'occupais peu de mes "gaules" (c'est ainsi qu'il appelait nos cannes à pêche), préférant me balader aux alentours ou jouer avec les sauterelles... Mon bouchon plongeait, mais je ne le voyais pas toujours, et il m'appelait pour relever la prise ! C'était facile, car quand une anguille avale, elle avale ! On ne les ratait pratiquement jamais, mais il ne fallait pas attendre trop longtemps non plus, car elles faisaient un sale boulot en bas de ligne ! Il fallait souvent aller chercher l'hameçon jusqu'au fond du ventre, et j'ai appris à ouvrir pour extraire... et à les "épiauler" et préparer pour le repas, avec du papier journal pour bien les tenir et les empêcher de se glisser hors de nos mains !

Que de souvenirs, de vacances, car nous passions très souvent une partie de l'été chez lui. Comme il avait un grand jardin, et un grand champ, j'ai beaucoup travaillé aussi avec lui. Quand j'y repense, c'était agréable même si parfois difficile. Ce que je détestais le plus, c'est la cueillette des haricots verts. Accroupi pendant des heures, car il en avait plusieurs rangs ! Les haricots, c'était plus facile (les fameuses "mogettes" vendéennes). Il y avait des fruits en quantité : nous avons mangé des dizaines de kilos de pêches extraordinaires (j'en ai encore le goût dans la bouche), de pommes, de poires, des .... Il y aurait de quoi écrire deux-trois pages ! Ah oui, les figues, les nèfles (j'adorais ça), la réglisse ! Ah, la réglisse, mon régal. Nous en préparions quelques morceaux avant de partir à la pêche, et je les suçais et mordais jusqu'à l'extraction totale de la moindre gouttelette de ce suc si délicieux ! Après les cueillettes et autres ramassages, il y avait les préparations des produits pour les mettre en conserves, en confiture, au garde-manger (dans la cave au sol de terre battue) ! Il n'y avait pas de frigidaire.

Ah oui, il y avait aussi les plantations... Je me souviens parfaitement des plantations de choux, le long de ces immenses sillons. Il plantait sa pelle, celle qui était longue et étroite; je portais les plants, et les mettais bien comme il faut dans l'espace libéré par la tranche d'acier de la pelle. Je me revois très nettement, un jour (cétait le matin) de grand beau soleil, où je n'ai pas cessé de chanter -enfin, de hurler, plutôt- la chanson d'Hervé Villard "Capri, c'est fini, et dire que c'était la ville de mon premier amou-ou-our.....". Je revois aussi des siestes -la sieste était, à cette époque, une institution, absolument obligatoire. J'adorais celles que nous prenions dans le petit chemin si étroit et tellement protégé par les frondaisons des arbres que nous y étions presque partout à l'ombre. C'était à cent mètres de la maison, c'est aujourd'hui une route entourée d'habitations ! Il étendait une grande couverture en toile de jute sur un bord du chemin, près du fossé, et nous nous allongions là pour dormir. Il se mettait sur le dos, sa casquette sur les yeux, et se mettait rapidement à ronfler. Je parvenais aussi à dormir. C'est peut-être grâce à ça que je dors si facilement maintenant, partout et à n'importe quelle heure ! Par contre, j'aimais moins les siestes dans l'appentis, dont les murs, pleins de trous ronds, étaient occupés.... Lorsque nous attendions sans faire de bruit, noues les voyions arriver, les habitantes des lieux : de belles pattes noires sortaient, un peu comme celles des crabes dans leurs trous. L'analogie est réelle, d'ailleurs. Certaines de ces araignées étaient énormes, et lorsque l'on a un peu d'imagination -ce qui est mon cas-, il est facile de comprendre que s'endormir près de ces monstres était parfois difficile. Mais le sommeil finissait toujours par l'emporter ! Nous étions si bien, à l'ombre, les rayons du soleil extérieur filtrant au travers des quelques interstices de bois...

Parler et penser à cet appentis conduit ma mémoire vers les lapins... Ah, les lapins, qu'il fallait nourrir ! Nous étions aussi de corvée de ramassage d'herbe le long du chemin. je connaissais toutes les herbes à lapin à cette époque. mais derrière l'appenti avait lieu l'exécution, l'endroit maudit. C'est mon grand-père qui s'occupait de ça. C'est lui qui les tuait, les saignait -il leur arrachait l'oeil pour ce faire-, les vidait et les épiaulait. Les chats aimaient ce moment.... Je me souviens l'avoir questionner là-dessus, précisément sur l'oeil, en lui parlant du sien. Mais j'ai oublié ses réponses !

Et la lessive ! Et notre grande toilette, tous les samedis soirs, dans la grande bassine dans la cave sur la terre, devant le grand feu qui servait à chauffer l'eau ! Et les toilettes, au milieu du jardin.... avec les feuilles de journaux bien découpées pour s'essuyer... Et l'eau que ma tante et mon oncle allaient puiser dans ... le puits. Il n'y avait pas l'eau courante ! Et les yeux avec les insectes... Je me souviens des hélicoptères vivants que je faisais avec les grosses libellules en attachant une ficelle de raphia autour des anneaux de leur long abdomen ! Et les araignées que je nourrissais de mouches pour voir ncomment elles s'y prenaient.... Et les poules que je nourrissais de sauterelles en admirant la vitesse à laquelle elles les attrapaient, chez une de mes tantes.... Et... et.... et....

Ces souvenirs ressortent au fur et à mesure que j'écris. Je me rends subitement compte à quel point j'ai aimé cette période, et ces vacances chez mon grand-père et ses enfants, ma tante et mon oncle. Je me rends compte de la chance que j'ai eue. Je les remercie aujourd'hui de nous avoir acceptés, ce qui n'était pas forcément évident !

A propos donc de mon grand-père, je sais qu'il est responsable d'une partie de mon caractère. Et je lui suis reconnaissant précisément pour ce caractère acquis par l'analyse de son vécu et des séquelles de ces blessures que j'avais sous les yeux. Je suis persuadé que mon caractère solitaire, ma méfiance totale envers tout ce qui émane de l'Etat et de la société en général, mon désir constant d'éviter les foules, de me méfier et de me défier des ordres de ceux qui nous dirigent et décident pour nous, mon refus en général de "suivre le mouvement", de croire immédiatement à tout ce que je lis et/ou entends.... Tout ça, je le lui dois, et j'en suis heureux. Je suis indépendant, je n'aime pas "faire comme tout le monde", c'est encore grâce à lui. Je pense avoir un fond véritablement rebelle, merci encore pour ça.

Il n'a pratiquement jamais parlé de "sa" guerre à ses enfants. Il leur a seulement dit que, jamais, il n'a bu les quarts de "gnôle" si souvent distribués dans les tranchées -et je comprends sans aucune arrière-pensée tous ceux qui en prenaient. Il leur a dit qu'il se faisait servir comme tout le monde, et qu'il jetait le contenu discrètement, mais entièrement. Il tenait à rester totalement lucide, et estimait justement qu'il avait besoin de tous ses moyens pour avoir une petite chance de s'en tirer dans ce milieu résolument hostile.

Par contre, il leur a également raconté pourquoi il n'est pas mort de la grippe espagnole. Lorsqu'elle est arrivée, il était à l'hôpital du Val de Grâce à Paris. Il faisait alors partie d'un groupe de copains très soudés, sans doute tous de grands blessés qui se "comprenaient" -rapport à ce qu'ils avaient vécu, et ce qu'ils continuaient de subir. Bref, des "durs", je pense. Alors, pour échapper aux méfaits de la grippe, ils sortaient le plus souvent possible, ce qui était facile au Val de Grâce. Ils sortaient donc pratiquement tous les jours et tous les soirs, et ils faisaient la fête, et surtout, ils buvaient beaucoup. Ils rentraient tard dans la nuit en chantant la Marseillaise. Et il est persuadé que c'est l'alcool qui, pour le coup, l'a sauvé de cette maladie ! Il disait : "les copains et moi, nous pensions que si nous devions mourrir de cette grippe après ce que nous avions subi, alors autant en profiter un maximum avant d'y passer".... Je pense qu'il s'agissait de l'épidémie de fin 1918, car il devait être incapable de se déplacer si facilement les premières semaines après sa blessure !

Enfin, j'ai raconté le souvenir de la conversation que j'avais eue avec lui concernant les circonstances ayant entouré sa troisième blessure. Eh bien, il se pourrait que ma mémoire me joue des tours. Son fils dit que ce dont il se souvenait parfaitement, c'est de la façon dont il avait reçu cette balle. Et ça, il le leur a raconté. Ils étaient dans les bois, en train de chercher une bonne position pour la mitrailleuse. Et justement, pour mieux voir l'environnement, mon grand-père s'est approché de la lisière du bois avec précaution et a écarté la végétation pour mieux voir le champ de bataille. C'est à cause de ce geste qu'il a pris cette balle. Je vous livre donc cette information, qui ne changera absolument rien au fait que justement, cette balle, il se l'est bien prise de plein fouet !

Je ne peux pas fermer cette page sans parler de la suite de ces années de souffrance et de misère.... En effet, ma tante m'a dit l'avoir souvent entendu hurler la nuit, pendant son sommeil. Le lendemain, il ne s'en rappelait pas (ou faisait semblant d'avoir oublié). Mais elle sait que les tourments l'ont poursuivi toute sa vie, jusqu'au bout. Il était d'une solide constitution, puisqu'il est mort à 97 ans passés, non sans avoir subi une autre très grosse attaque physique : il a un jour piqué sa fourche au coeur d'un énorme nid de guêpes qu'il n'avait pas vu. Il a été piqué au visage et sur toutes les parties découvertes de son corps et s'est retrouvé transpercé de dards. Le médecin le considérait comme perdu. Mais non, grand-père était solide, il en avait vu d'autres....


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