5ème jour

Vendredi 18 avril 2008.

Aujourd'hui, je reste donc à Calne, dans ce camping où je me sens bien.
C'est plutôt calme, ambiance familiale. Il y a une salle de fitness à côté, je vois pas mal de jeunes femmes y aller. Les pauvres! Enfin, si ça leur fait du bien, et à leurs petits amis aussi, du même coup...
Bon, passons aux choses sérieuses. Le but est de faire contrôler Akitsu, qui hoquète, qui fait comme si elle était en sous-régime continuel, qui fait comme moi quand je courre. sauf que si je l'ai achetée, c'est pour qu'elle fasse le travail que je ne veux pas faire. Non mais! Donc, d'abord direction Honda à Calne, car c'est le plus près. De plus, Sam, le fils de la patronne du camping, le patron donc -un jeune homme extrêmement sympathique, avec lequel je me suis de suite entendu- m'a justement expliqué qu'à la grande concession de Swindon, à une trentaine de km d'ici, ils ne pourraient sans doute pas s'occuper de la bécane avant une semaine...
Un bon café, un bon petit déj', et c'est parti pour Calne. Il fait froid, il y a du vent, et le ciel n'a pas de couleur. Il n'y a donc plus de ciel, uniformément gris et triste. On se croirait un de ces matins de novembre, voire même de décembre. Peu importe, aujourd'hui, ce n'est pas le problème. Je trouve facilement, après avoir demandé mon chemin à 50 mètres du garage... mais ça me plait, de parler avec les gens. Au moins, ils me comprennent, si je les comprends mal. Mais je suis tout de même agréablement surpris, j'arrive à suivre! Bref, le patron est seul dans son magasin, un type sympa. Il sort, met en route et vérifie les vibrations d'Akitsu, qui tremble un peu, comme si elle avait de la fièvre. Et je ne lui ai même pas pris sa température! Mes deux grosses sacoches sont là, je les ai laissées exprès, mais elles sont vides. Et ça vibre quand même moins. La réponse ne tarde pas: "Enlevez-moi toutes ces valises, et vous n'aurez plus de problèmes. Votre moteur n'a rien, j'ai été concessionnaire Honda pendant 27 ans, je connaos bien le boulot. maintenant, si vous avez toujours des vibrations après avoir tout enlevé, alors allez chez Honda à Swindon, car j'ai laissé tomber la marque à cause de conflit avec la gestion de Honda". Merci, monsieur. Me voici un peu rassuré.
En sortant, je décide de chercher la bibliothèque, pour avoir un accès Internet gratuit. Bingo, c'est juste à côté. C'est une petite ville, le centre est sympa, les stationnements toujours compliqués. Je me pose au bout d'une rue piétonne, le trottoir est très large, je ne gêne pas, on devrait me laisser tranquille. Accueil très chaleureux d'une jolie jeune fille. Si vous voulez surfer sans votre PC, c'est gratuit. Mais avec le PC, nous ne faisons pas. Perspicace, la jeune fille, elle a compris que la malette contenait le PC. Mais ne vous inquiétez pas. Il y a deux pub qui ont un accès Internet, juste à côté, par WiFi. je vérifie quel est le moins cher. Et elle cherche, et elle trouve: "c'est gratuit chez les deux, alors ne vous privez pas". Le pied. Enfin, ça commence à sourire, c'est bon. J'opte pour le Kings Arms, je suis passé devant, et son nom m'avait plu.

A nouveau, accueil très sympa. Vous pouvez vous mettre où vous voulez, mais si vous voulez du courant, alors ce sera là ou là. Génial. Mais en voyant la prise, je déchante... Ici, ce sont des prises anglaises, évidemment, ils ne font pas les prises françaises dans les pubs... "Avez-vous un adaptateur?". "Non, malheureusement". "Ok, alors je vais chercher le mien au camping". Et il me répond: "A Blackland, ce n'est pas loin. Laissez-moi tout votre barda, je vous le mets au chaud. Et je vous mets la bière au frais, soyez sans crainte!". Car j'avais déjà commandé une belle Guinness bien brune, ben oui, je ne perds pas de temps! Quelle gentillesse. Je fonce au camping, trouve mon adaptateur, en profite pour enlever les grosses sacoches devant, et pour manger un morceau, car j'ai un peu faim, et je pense que je vais rester un moment au pub. Ouahh, c'est nettement mieux sans les sacoches. Mais ça broute encore!
Mon gars me ressert ma bière dès que je suis installé. C'est un jeune qui ne sourit pas, mais curieusement, il me plait bien de suite. Et en effet, j'avais raison. Il me laisse totalement tranquille, ne vient pas me relancer pour consommer, bref, extra. Il surfe lui aussi sur son comptoir.

La vue depuis mon "bureau", avec les deux cabines téléphoniques rouges, image de l'Angleterre!

Le pub est très calme, il ne rentre pas grand monde. Juste un peu d'animation au moment du repas, mais rien de bien nerveux. Il mange sur le comptoir. Je pourrais me commander à manger aussi, mais je n'ai plus faim. Et puis, je suis extrêmement occupé.

Le Kings Arms à droite.


En premier lieu, rattraper mon retard de nouvelles auprès de mes proches. En effet, comme je fais la grève du téléphone portable -pour ceux qui ne savent pas, j'avais bien un téléphone portable "autrefois". C'était chez Bouygues, mais ce sont tous des voleurs, donc peu importe... Je payais royalement à ce monsieur la modique somme de 49,90 euros par mois depuis plusieurs années, et je paierais encore si... Eh bien, si je n'étais pas parti en voyage avec le x9 vers la Norvège! J'ai en effet téléphoné à ce monsieur, et c'est une jeune voix féminine qui m'avait répondu. Voilà, je vais devoir partir à l'étranger pendant deux mois, et j'aimerais... Nous avons plusieurs formules à vous proposer... Stop, écoutez-moi, SVP. J'aimerais que les 50 euros que je vous donne chaque mois soient transférés sur mes communications passées depuis l'étranger pendant mon voyage. Mais monsieur (le ton a changé brusquement), lorsque vous partez en vacances, vous continuez bien à payer votre loyer, n'est-ce-pas? Silence. Elle est heureuse, elle m'a cloué le bec avec ses réponses toutes faites sur sa liste... Mais la réponse ne tarde pas. Quel est votre plus petit forfait? C'est elle qui est surprise maintenant. Petit temps d'arrêt. La réponse vient. Quel est mon préavis pour vous quitter? Deux mois? Parfait. Vous me mettez de suite ce plus petit forfait, à compter de maintenant, et ma lettre recommandée part ce soir. C'est terminé. Au revoir. J'ai donné mon portable à mes enfants, pour qu'ils utilisent le forfait. Et c'est ainsi que depuis ce temps-là, j'économise modestement 50 euros par mois, je ne cherche plus mon portable, je ne stresse plus du tout lorsque j'en entends un sonner, bref, j'ai retrouvé le bonheur.
Ceci dit, me direz-vous, lorsque tu pars en voyage comme ça, quand même pour pouvoir joindre tes proches.... Oui, ce fut une grosse discussion. A laquelle j'ai trouvé bien des réponses depuis.
- Primo, si c'est pour donner ou recevoir une mauvaise nouvelle, plus on la reçoit tard, et mieux c'est. les heures passées sans être au courant sont des heures de paix gagnées!
- Deuxio, pour les bonnes nouvelles, tant pis, je ne les connaîtrai que plus tard, ce n'est pas un problème.
- Tertio, l'inquiétude. S'il m'arrive quelque chose... Eh bien, il y aura toujours des gens pour me relever, trouver mon identité, et vous contacter. Là encore, vous le saurez plus tard, vous aurez gagné des heures de paix.
- Quarto, l'angoisse de ne pas savoir où tu es, comment ça va, etc... Qui est partagée par moi, qui ne sait pas non plus ce qu'ils font, s'ils vont bien, etc... Et bien, je vais vous dire, c'est génial. Pourquoi? Eh bien, parce que je pense bien plus à mes proches que si j'avais ce p.. de téléphone. Si je l'avais, j'appèlerai, je n'aurais aucun souci, eux non plus. Ce qui veut dire que "ça va, oui, t'es où..." et c'est tout. Alors que comme ça, on angoisse pour les êtres aimés, on pense à eux, on les chérit bien davantage dans le coeur, ils sont bien plus présents, et ça, c'est génial. Je le sais, je le vis chaque jour. Et là, maintenant, ils vont tous avoir de mes nouvelles, ils ont beaucoup pensé à moi, ils vont être tellement heureux d'en avoir... Et moi aussi, en retour, je vais enfin les lire, avoir le plaisir de partager ces moments des millions de fois mieux que si nous nous étions appelés chaque jour.
Voilà, c'est tout ce que je voulais dire sur ce thème. mais réfléchissez-y un peu... Je ne vais pas vous dire de jeter vos portables, je sais combien c'est dur, et pourtant, vous feriez bien mieux! En plus, on ne sait même pas ce qu'ils nous balancent dans le cerveau avec leurs m...
C'est dit, c'est dit. Et je ne parle même pas des économies. Si? Alors allons-y. 50 euros multiplié par 24, ça doit nous faire la bagatelle de... 1.200 euros, mine de rien, plus d'un mois de travail d'un ouvrier, d'un employé... Avec ça, je peux m'offrir quelques bonnes Guinness à la santé de Bouygues et consors...


Donc, j'envois mes mails. Les réponses ne tardent pas! Mon Dieu, tout le monde est connecté maintenant. mais cette fois, c'est pour notre plus grand plaisir. Mes trois enfants me répondent dans l'heure. Et nous vivons ces merveilleux instants dont je vous parlais justement. Et ils sont tellement soulagés, qu'ils me relancent "à donf", comme on dit. Amuses-toi, vis ton trip, profites de ton voyage, ne t'occupe pas de nous avec nos petits soucis quotidiens, vas-y, fonce! C'est le bonheur. je vous le disais bien. Le téléphone portable, c'est nul. Internet, oui, ça, c'est autre chose, tellement différent. Maintenant, autrefois (...), il y avait le courrier, les lettres que les gens attendaient, celles qu'on écrivait, la joie de lire, le plaisir d'écrire. Oui, ça, c'était fantastique, car il y avait cette attente entre l'aller et le retour. Mais je suis très heureux, au moins, avec mon système, on est entre les deux, et nous retrouvons un peu de ce bonheur perdu, et de ces sentiments humains tellement importants, surtout dans notre vie moderne!
Maintenant, je suis dans une forme d'enfer. Alors je me lance dans l'écriture et la préparation des récits et photos que je vous ai envoyés. L'après-midi y passe entièrement, mais ce fut un bonheur pour moi. A travers la vitre, la vie d'une petite ville anglaise, les deux cabines téléphoniques rouges tellement réputées, là, juste en-dessous de mon regard. Oui, je suis loin de chez moi, je dors dans une tente, je n'ai pas de confort, mais je suis tellement heureux, je tenais à vous le dire.


Lorsque je retrouve Akitsu, une petite pluie fine s'invite à notre balade de retour...
Et ce soir, pour la première fois depuis mon départ, j'ai ouvert mon livre de chevet, et je sais que je vais y puiser à pleins seaux. Il écrit (Nicolas Bouvier) "on s'en va pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels...[..]. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu'on a vu? Devenir reflet, écho, courant d'air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot". Dans la préface de ce livre représentant ses oeuvres, écrite par Christine Jordis, elle écrit ceci, qui me touche beaucoup. Je la cite intégralement, et je vous laisserai méditer là-dessus, car pour ma part, je me suis endormi avec ça.
Je cite:
Nicolas Bouvier avait un reproche à formuler, c'est que nos sociétés mettent toujours en avant le "faire", alors qu'"être" au monde est en soi une occupation tout à fait valable, peut-être la plus difficile, et certainement la plus importante (si l'on en croit Montaigne, tout au moins, que cite Bouvier: "Il dit: "Je n'ai rien fait aujourd'hui, rien accompli. Quel fol, avez-vous pas vécu? C'est non seulement la plus illustre mais la plus mémorable des occupations" ").

Je n'ai rien fait aujourd'hui.
Les gouttes de pluie résonnent sur la toile. J'aime ce bruit de la pluie. De temps en temps, une rafale plus violente secoue la toile. mais je suis à l'abri, dans mon duvet. Je me sens bien.
Et je suis heureux.

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