Scandinavie 2012, étape 003

Jour 003 - Jeudi 5 avril 2012 - 292 km - 89 photos
(Total : 775 km - 259 photos)
De Courcelles-lès-Gisors à Ronquières (Belgique)

Il a fait froid cette nuit. Je me réveille de bonne heure et je démarre à 7h40. Malgré cette heure matinale -pour moi-, les élèves sont déjà dans le car du petit village. Les pauvres, si jeunes, et si tôt debout ! Le boulot, déjà le boulot, toujours le boulot. Je me demande à quoi ça sert, tout compte fait...

... de venir sur cette terre !

Lumière blafarde et quelque peu surréaliste à la sortie de Courcelles-lès-Gisors, avec notre étoile peinant à sortir d'un brouillard étrange.

Paysages de l'Oise, préfigurant déjà ceux de la Somme.... Ici, peu avant d'entrer dans Beauvais.

La D1001 jusqu'à Breteuil, puis la D28 jusqu'à Paillart, puis la D14 et l'entrée en Somme. Je retrouve les mornes champs de bataille de 14-18...

Mailly-Raineval.

Pourquoi ai-je besoin de faire halte dans ce village perdu, quelque part au sud-est d'Amiens ?

Il y fait froid, le brouillard est pénétrant, et pourtant, je quitte la douce chaleur de Mygoo et m'engouffre dans l'église glaciale : la porte est ouverte.

L'église est ouverte. Un homme est en train de laver le sol. Pour les cérémonies de Pâques, me dit-il.

Il doit avoir dans les 70 ans. Je lui pose la question qui me brûle les lèvres.

- Que savez-vous des événements qui ont eu lieu ici à Mailly-Rayneval en avril 1918 ?
- Pas grand chose. Non, il n'y a pas de musée ici. Mais allez voir Monsieur le maire, il habite là, tout près. Si si, je vous assure, il aime bien l'histoire du village, vous pouvez y aller sans aucune crainte.

Arrêt définitif des Boches en 1918. Mailly-Raineval fut le théâtre de luttes acharnées du 4 avril au 23 juillet 1918, date à laquelle les français s'en emparèrent définitivement. Vue générale de la partie gauche du village prise de la Côte 103, en mai 1921.

Soit 3 ans après les combats ! Trois ans plus tard, et le terrain est encore complètement bouleversé !

Il n'y a pas que le terrain !

 

Moi aussi. Car aujourd'hui est un jour très spécial pour moi, et pour deux raisons. L'une parce que c'est mon anniversaire, donc une première nouvelle relativement mauvaise, puisque ça me fait une année de plus, et donc une de moins à vivre. Oui, c'est mon côté pessimiste qui ressort, Hélène, je sais...

Et l'autre, parce que c'est l'anniversaire de la troisième blessure reçue par mon grand-père maternel pendant cette foutue guerre de 14-18. Sa troisième. Et sa meilleure, il n'a pas fait dans la dentelle... Enfin, je dis "il", je devrais plutôt dire "ils", les "Boches", comme on les appelait à l'époque (et pour longtemps encore, d'ailleurs); maintenant, on est copains.

Donc, il y a aujourd'hui exactement 94 ans jour pour jour, et je ne l'ai pas fait exprès, mon grand-père, caporal mitrailleur au 277ème RI, participait depuis la veille à une grande attaque, ici même, à Mailly-Raineval. Et c'est au cours de ces combats qu'il prit une balle dans l'oeil gauche, laquelle lui arracha au passage -en plus de l'oeil- le haut du nez et la moitié de la joue gauche. Frappé de biais, la balle ressortait devant l'oeil droit, sans le toucher. Il s'effondra, là, quelque part dans un de ces bois, là haut. Je vais aller voir tout-à-l'heure. Mais ce que je peux vous dire, c'est que cette balle lui offrit deux années d'hôpital aux frais de la princesse, à Paris au Val de Grâce. Ses médecins l'ont photographié; il m'a dit qu'un plâtre de son visage a été fait. J'ai vu les photos, je les ai mises en ligne cet hiver sur le site. Si vous voulez les voir, c'est ici. Faites gaffe, ça craint.... Et si vous voulez des détails, allez voir le dossier ici, ou .

Je suis donc allé voir monsieur le maire; près de lui se trouvait sa charmante épouse, qui m'a fait un délicieux café, bien approprié par ce temps, et à l'évocation de ces temps... Leur accueil, vous l'avez compris, a été très chaleureux, et je suis reparti avec de nombreux documents sous les bras. Je travaillerai tout ça cet hiver, mais je tiens à remercier le maire et sa femme pour leur gentillesse. La Somme, c'est gris et triste, surtout aujourd'hui; mais ses habitants sont adorables, merci à eux.

C'est dans un de ces bois qu'il a pris cette putain de sale balle, mon grand-père.

Peut-être à la lisière de celui-ci ?

Ou bien là, en traversant le chemin, courbé sous le poids du sac, et en portant sa mitrailleuse avec ses camarades, fauché par une rafale de mitrailleuse, sans doute. Car le journal du régiment fait bien état de plusieurs nids de mitrailleuses "boches" faisant de profondes saignées dans nos troupes....

Tout ça pour une terre ingrate, non ? Je n'ai pas même envie de marcher là, sur ses traces, sans rien porter. Alors qu'il a du les gravir, ces pentes, sans doute en courant, avec la sueur froide dans le cou, sueur de l'effort, sueur de la peur. Car, bien que dans sa quatrième année de guerre et "fort" -si l'on peut dire- de ses deux premières blessures, je ne crois pas que la peur abandonne jamais le soldat lors de l'attaque. Les obus pleuvaient, les mitrailleuses crachaient la mort, et ils allaient au-devant de ça, pauvre chair si faible devant l'acier, pauvre chair à canon.

J'ai revu les cimetières militaires britanniques, et australiens, déjà vus en octobre. fin septembre 2011, il y a six mois....
Ici même; entre autres !

Je ne me suis pas arrêté? Non non, pas envie du tout. Bapaume, Cambrai, puis j'ai pris l'autoroute pour reprendre mes esprits et retrouver mon voyage.

L'entrée en Belgique me fait tout oublier, la route reprend ses droits. A Mons, je trouve le moyen de me tromper, et suis obligé de quitter l'autoroute pour partir ) la recherche de la N6 belge. Et là, ce fut un grand moment, inoubliable. Je me suis retrouvé, en l'espace de 5 minutes, pas plus, catapulté en... Bulgarie. Oui, je ne vous raconte pas d'histoire, c'est ce que j'ai ressenti au plus profond de moi, les routes bulgares sont instantanément revenues dans mon esprit. Défoncées, des panneaux indicateurs inexistants ou n'indiquant aucune des villes du coin, la route devenant chemin sans prévenir, c'était... grandiose. Une demi-heure que je n'oublierai pas. Heureusement, le GPS me confirmait que je roulais dans la bonne direction !

Une demi_heure plus tard, je sonnais à la porte de Maurice et Francine, que je remercie pour leur accueil... bien belge. Ce qui veut dire ? Extrêmement chaleureux, car je dois dire que tous les belges dont j'ai fait la connaissance s'avèrent être des gens délicieux. Et je ne dis pas ça pour leur faire plaisir, mais pour leur rendre justice. C'est un peu comme les gens du nord, vous savez. Il fait froid, là-haut, alors la chaleur humaine compense.

A ce niveau de mon récit, il faut que je vous dise quelque chose. Maurice est un copain de randonnées scooteristes. Il m'a généreusement invité pour le gîte et le couvert, avant mon départ. Mais j'avais déjà fait mon itinéraire et je m'apprêtais à lui répondre que je ne pourrai pas accepter son offre lorsque... je me suis décidé à vérifier. Or, et là est l'incroyable : non seulement il habite sur mon itinéraire, mais en plus dans la ville où je comptais faire escale, à Braine-le-Comte, à moins d'un kilomètre de la voie principale que je devais emprunter ! Incroyable, non ?

Ce n'est pas fini. Eric, un autre de mes amis de Belgique, me demande si j'accepterais de faire une ou deux étapes en sa compagnie : il a un camping-car, et sera aussi sur la route. Il me propose un rendez-vous ce même soir du 5 avril ! Le même jour, un autre ami belge, motard, de Bruxelles, me contacte lui aussi en s'apercevant que je passe à deux pas de Bruxelles. Luc, pour ceux qui suivent mes voyages, était venu faire deux étapes de moto en ma compagnie en Grèce en 2008....

Du coup, je leur donne rendez-vous à Ronquières, près du canal. C'est un très bel endroit, qui ne me surprend pas du tout en arrivant, puisque je l'avais vu -et choisi- avec Google Street.... Nous nous retrouvons comme convenu -Luc vient nous rejoindre- et même Maurice se pointe lui aussi. J'ai passé une soirée mémorable avec trois amis belges. Nous avons descendu une bouteille de rouge -à trois, hein !- et eu une bonne discussion, le tout dans le magnifique camping-car d'Eric. Ce qui était, j'en conviens, nettement plus agréable qu'autour de Mygoo....

Nous terminons la soirée, Eric et moi, car nous bivouaquons ici. Nous ne sommes pas seuls, car le propriétaire de la péniche accostée juste devant est également ici !

Alors, mes amis, je vous remercie de tout coeur pour cette soirée que vous m'avez offerte, et qui m'a fait complètement oublier la guerre.

Portez-vous bien !

 


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